22/09/2009
« Chère Madame,
J'ai lu et relu La femme blessée avec un plaisir et une émotion
renouvelés.
A la première lecture, j'ai essayé d'ajourner le moment qui me conduirait inéluctablement vers la fin du roman et sonnerait la fin de l'histoire, prise par ce suspens
psychologique de la femme bafouée mais profondément amoureuse. Cette fin c'était comme le départ d'un ami qu'on essaye de garder le plus longtemps possible près de soi alors que le billet est
pris et que le train n'attend pas, encore une heure, une minute, une seconde...
Je ralentissais ma lecture au moment où Victoire prenait le temps de la réflexion, soumise à cet éternel conflit du cœur et de la raison, elle tergiversait devant sa mère,
craignant d'être incomprise, et retardait le moment de prendre la décision de rester avec son mari ou de le quitter.
Ce sont d'ailleurs les différents rythmes de votre roman qui m'ont frappée immédiatement.
D'emblée j'étais entraînée dans le tourbillon de Paris avec son cortège de lieux saints de la politique, de va-et-vient incessants d'un endroit du microcosme politique à
l'autre, avec les textos, (chaque partie commençant par un texto) notamment le premier qui est aussi l'incipit du roman créant un rythme bref, annonçant l'intrigue et les
personnages, à la manière d'un Haïku de roman moderne très énigmatique.
Puis il y avait cette petite musique intime (en italique) qui inscrivait Victoire dans la solitude de ses souvenirs, plus tard dans la solitude de ses fantasmes (au futur, page
143, IIIème partie) et enfin dans la solitude de sa décision au présent (les deux dernières pages du roman, c'est aussi là où elle s'affirme le "je" remplace le "tu"). Son prénom à la dernière
page prend tout son sens, elle réussit à accorder son désir à cette promesse reçue de ses parents le jour de sa naissance. Victoire sur elle-même et malgré tout.
On prend toujours plaisir à retrouver les lieux, les personnages des romans qu'on a aimés. Ici vous parlez à vos lecteurs dans l'intimité d'une histoire qui a commencé avec
Fixés sous verre, s'est poursuivie avec Derrière le paravent et que l'on retrouve ici, grâce à Versailles évidemment (avec cette remarque qui m'a beaucoup amusée et que je
retrouve dans le Sud-Ouest de la France, concernant ce qui sépare la Capitale de la Province sur la façon de nouer le Carré Hermés (p.94)), ou encore Rubercy comme le refuge où l'on se retrouve
entre soi, et bien sûr l'oncle René (une forme d'autorité qui nous rassure par sa présence)...
Mais ici votre roman possède une double dimension: le monde médiatico-politique où tout est ambition, coups-bas pour prendre le pouvoir ou empêcher l'adversaire de le prendre,
manigances de petits partis, scoop, presse et éditeurs agrémentant le tout, et celui de la Vieille France avec ses valeurs et leur transmission, ses principes, sa
discrétion.
La page 21: "Tu avais trouvé ton grand homme et découvert qu'il boitait", a réveillé en moi la phrase de Yasmina Reza dans L'aube le soir ou la nuit, (p.10):
"j'avais déjà remarqué qu'il mangeait vite, comme j'avais déjà remarqué qu'il boitait." Même structure binaire agrémentée d'une pointe d'humour. Votre personnage Henry a brusquement revêtu le
costume familier de l'homme politique doté d'une étrange épaisseur romanesque, la dissolution, Giscard, donnant l'illusion qu'il s'agit d'un roman à clé.
A la relecture ce qui m'a frappé c'est la construction du récit: quatre parties presque égales en nombre de pages (54, 63, 59, et 60 pages) commençant toutes par un H (avec
cette aspiration du "H" qui rappelle le prénom "Henry", telle une idée fixe qui remplit tous les recoins d'un être délaissé, vide sans cet autre qui pourtant fait
souffrir).
Les trois premières sont au pluriel et constituées de mots de quatre syllabes traînantes (du moins pour les deux premiers mots en "tions", comme deux coups qui résonnent au
fond d'un puits), la dernière est au singulier et c'est un mot de deux syllabes, plus vif et cinglant.
La Ière partie introduit les hésitations d'Henry "je voudrais te parler" dit-il à
Victoire dans un message suivant la discussion qu'il a eue avec son fils dans laquelle celui-ci lui reproche ses infidélités. Il ne parviendra pas à parler à sa femme (p.53) et c'est elle qui à
la fin de la Ière partie lui avoue ses doutes: "- Je ne sais plus très bien" dira-t-elle à propos de l'ambition que son mari nourrit pour son avenir politique.
La IIème partie s'ouvre délicieusement par une erreur de texto et dévoile la lâcheté
du mari autant que les humiliations que Victoire aura à subir: d'abord à l'Opéra (lorsqu'elle aperçoit le même camée qu'Henry lui avait offert, au doigt de sa rivale), et qui préfigure celle que
lui imposera la photo-people de son mari sur les plages de Corse. C'est une "femme blessée" (p.89) par l'indifférence et le cynisme de son mari "Tu apprendras qu'on n'offre pas deux fois
le même bijou..." (p.123) lui dira-t-elle.
On retrouvera deux autres occurrences de cette expression qui donne son titre au roman, toutes deux dans la IVème partie: p. 225, lorsque s'avançant dans la galerie des Glaces,
Henry observe sa femme et son élégance, sa noblesse dans le port digne de son être abattu (il est derrière elle pour la première fois dans le roman, à la chasse c'est elle qui le suivait, et pour
la première fois aussi on le trouve sympathique car plein d'humilité.). C'est sans doute sa prise de conscience qui nous le rend moins décevant et désagréable.
La dernière occurrence (si j'ai bien lu et n'en ai oublié aucune) se trouve à la page 248: "[...] merde c'était quand même elle la femme trompée, bafouée, blessée. Mais ça
évidemment, pour sa mère, c'était un détail."
C'est en fait le drame de Victoire, à mon sens: comment échapper au déterminisme, à la répétition familiale, à ces gestes de sa mère qu'elle reproduit naturellement et qui
finissent par l'exaspérer, car elle pressent que c'est la propre histoire de sa mère qu'elle risque de reproduire, histoire de femme blessée qui s'est tue et a attendu que son mari revienne au
bercail, qui a fait "comme si" alors que personne n'était dupe. Victoire veut être libre de son choix, quel qu’il soit.
Je me suis sentie au début un peu déroutée par le contexte politique de l'histoire (bien que je m'intéresse de très près à la politique) mais j'étais sans doute conditionnée
par le contexte plus intimiste des précédents romans, jusqu'à l'apparition de Victoire qui m'a immédiatement touchée dans sa dignité et sa noblesse de cœur.
Elle m'a vraiment touchée Victoire, j'avoue qu'Henry beaucoup moins et j'ai retrouvé dans les liens mère- fille une vérité qui m'est proche. Mais à la relecture, je trouve que
ces différents niveaux d'histoires qui sont liées et qui se superposent, la Grande et la petite histoire, donnent plus de poids et d'importance à la décision de Victoire, elle prend de la hauteur
et se grandit grâce sans doute au contexte qui la lie à son mari.
J'ai aussi été intriguée dès le début par le choix des prénoms des enfants: "Franck" surtout m'a surprise, c'est un prénom qui semble très éloigné du milieu auquel il
appartient, surtout au regard de "Adélaïde". Je suis intriguée par le sens que vous donnez à ce choix.
Mille MERCI pour la lecture de ce roman, que je continue de feuilleter, y découvrant sans cesse des détails nouveaux riches de sens. J'en ai offert un exemplaire à ma
sœur, certaine qu'il lui plaira.
Isabelle Mariscal»
Source: Courrier d'une lectrice