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De : Francis Szpiner
À : David Genzel
Date : 31 août 2009 10:25
Objet : Critique La Femme blessée
Les romans bien écrits sont comme les gens bien élevés, ils sont démodés. Aujourd’hui, pour obtenir les faveurs de la critique, il faut piétiner le français
et marcher sur les pieds de son voisin avec la décontraction d’un motoculteur. Il est à craindre que Caroline Pascal dont je viens de terminer La femme
Blessée cumule, à elle seule, les deux handicaps.
C’est bien dommage pour les critiques mais c’est une délectation pour le lecteur. Sa langue puisée aux sources du français le plus maîtrisé est un plaisir qui se fait trop rare pour être boudé et ses personnages respectent les usages d’un autre temps. Chez les Clervie, famille de Victoire, héroïne décalée de cette histoire de couple, on évite d’encombrer les autres avec ses états d’âme tout comme il hors de question de poser une fourchette sur la table le ventre à l’air. On croyait que la bourgeoise française, celle que Balzac, Mauriac et Bazin ont su saisir de son apogée à son déclin, était morte et enterrée, étourdie par Vatican II, mai 68 et la Loi Veil, assommée par l’élection de François Mitterrand et achevée par l’échec d’Edouard Balladur à l’élection présidentielle de 95. Caroline Pascal a pourtant débusqué, quelque part entre Versailles et le 7ème arrondissement de Paris, les derniers rescapés de ce monde englouti. Elle a braqué sur eux sa lentille d’entomologiste et à l’aide d’un scalpel aussi tranchant qu’élégant, elle en met a nu les viscères au gré de trop rares romans. La femme blessée est le troisième, après Fixés sous verre et Derrière le Paravent.
Et l’on découvre que derrière ce respect des formes, qu’elles soient grammaticales ou mondaines, rien n’est lisse.
Henry Mornas, jeune loup grisonnant de la politique, boiteux congénital et ambitieux compulsif, a séduit Victoire à vingt ans avec des doigts de pianiste. Sa fidélité étant inversement proportionnelle à son ascension politique, il la trompe et elle le découvre. Par le jeu d’une construction très moderne, le lecteur assiste en direct à la crise du couple alors qu’une voix, toujours présente, lui dévoile un passé et un avenir dont on ne saura qu’à la fin s’ils relèvent de la réalité ou du fantasme. L’histoire est vieille comme le monde mais Victoire, souffrant en silence, émeut, aux prises avec la colère, la déception et les contraintes de son milieu. Pendant toute la durée du roman, Caroline Pascal alterne les grandes scènes de genre (la soirée Arop à l’Opéra, la chasse en Sologne ou le gala de charité au Château de Versailles) pendant lesquelles son héroïne, éblouie par les Lumières du Monde, est paralysée par son chagrin, avec des scènes d’introspection psychologique qui voient le personnage essayer d’échapper à ce que Freud appelait le « masochisme féminin ». Pour avoir vécu, moi aussi, certaine de ces scènes imposées de la Vie Parisienne, je ne peux que rendre un hommage appuyé à la justesse et à la cruauté des descriptions de Caroline Pascal. Quant au parcours psychologique de Victoire, il dessine un portrait inattendu de femme sensible, assez loin, il faut bien le dire, d’une Catherine Millet ou d’une Christine Angot, loin aussi des modèles préfabriqués de la presse féminine ! La dernière scène qui réunit Victoire, sa mère et sa fille dans une cuisine imprégnée par les odeurs d’une blanquette en gestation, et qui voit la femme blessée décider de son avenir avec l’homme qu’elle aime et auquel elle a juré fidélité, elle, est un moment d’anthologie. Si le lecteur pleure, ce n’est pas à cause des pelures d’oignon qui s’accumulent sur la table en formica mais par la formidable puissance d’évocation d’une écriture magnifiquement française.
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